… en l’an de grâce 1434, un Grec qui s’appelait Konstantinos Rastapopoulos. Je vous vois déjà vous demander si ce grec a un lien de parenté avec Roberto Rastapopoulos, rendu célèbre pour ses figurations dans la BD de Tintin. Mais vous savez, l’histoire que je vous conte débute dans la Grèce médiévale et franchement, déjà de nos jours c’est bien le bazar là-bas, alors imaginez à l’époque. Donc, peut être que notre héros, Konstantinos Rastapopoulos engendra des enfants qui eux même eurent des enfants, etc, etc qui mirent au monde le méchant qu’on connaît, mais bon, c’est pas bien sûr et surtout on s’en fout.
Car notre histoire commence lorsque Konstantinos est forcé par son père, producteur de fromage, de quitter la maison pour aller courir le vaste monde et surtout y vendre de la feta, le produit phare de l’entreprise familiale. Bien que le commerce de son père fut florissant, Konstantinos était issu d’une fratrie de 16 enfants et tant de bouches à nourrir compliquait le quotidien des Rastapopoulos. Le père, Alfredos Rastapopoulos rassembla ses enfants et décida que les 4 plus âgés iraient répandre les fromages Rastapopoulos de par le vaste monde. Chacun prendrait pour direction l’un des points cardinaux, et roulez jeunesse, et surtout, vendez toute ma feta, dit le père. A Konstantinos, le sort donna pour direction le Nord. Alors notre héros chargea sa charette de fromages et, le coeur gros, il quitta les bas quartiers d’Athènes où il avait grandi.
Konstantinos traversa la Grèce avec sa charrette. Personne n’achetait ses fromages. On le traitait de "pue la chèvre", il était le sujet des quolibets, des moqueries. Chaque fois qu’il approchait d’un village, son arrivée était annoncée par la rumeur (ou par l’odeur, disaient les mauvaises langues), et les habitants l’attendaient devant leurs maisons pour lui jeter du crottin.
Konstantinos-pue-la-chèvre était fort malheureux. Son fromage commençait à sentir de plus en plus fort, ses habits étaient sales, et bientôt il n’aurait plus de pain. Pourtant, il continuait à tirer sa charrette, toujours plus au Nord, dans l’espoir d’arriver enfin en des terres où l’on gouterait sa marchandises, où il vendrait si bien qu’il pourrait revenir au pays, triomphant et riche, et épouser Académos, son amour de jeunesse aux moustaches soyeuses (je vous rappelle qu’il est Grec et que les Grecs … vous savez bien. Et puis tant mieux, moi je suis plutôt pour que Konstantinos et Académos vivent leur amour au grand jour).
Pendant que Konstantinos portait sa charrette comme l’autre autrefois porta sa croix, en des contrées lointaines, appartenant au Saint Empire Germanique, une jeune princesse, penchée à la fenêtre d’une des tourelles du château familial, rêve, s’ennuie, soupire, regarde l’horizon comme si quelqu’un, ou quelque chose, allait surgir et rendre sa vie moins morose. Depuis qu’elle avait eu 14 ans, ses règles et ses premiers poils pubiens, la jeune femme ne goutait plus l’existence comme autrefois. Elle refusait désormais de vêtir les robes colorées à la mode, et ne portait plus que de noirs corsets, se maquillait comme une charrette volée, et ne parlait plus qu’avec les corbeaux, les seuls à comprendre son mal-être. Dans sa rébellion à la vie, la princesse Mahaut avait décidé d’entamer une grève de la faim. Un jour qu’elle était vraiment pas jouasse et de fort mauvaise humeur, elle s’était levée de table, avait crié à ses parents : "Toute façon, votre choucroute, c’est vraiment de la merde ! Vous pouvez tous crever en bouffant vos choux dégueulasses !"
Et elle s’était enfermée dans sa chambre, avait demandé aux domestiques de jouer à plein volume un air de hardcore sur leur violons et n’avait plus voulu voir personne. Les parents, désemparés, auraient tout fait pour faire retrouver l’appétit à leur chère enfant. Cette dernière avait déclaré qu’elle recommencerait à s’alimenter quand on lui aurait donné quelque chose de suffisamment goûtu, ou selon sa déclaration "un truc qui ait un autre goût que cette merde de chou".
Les cuisiniers, en vain, proposèrent à la princesse leurs meilleures recettes. La jeune femme renvoyait tous les plats. Son père, le Roi, décida de décapiter tous les cuisiniers qui échoueraient à redonner l’appétit à sa petite fifille chérie. Les têtes volèrent. Chez pôle emploi, on embauchait chaque jour une dizaine de cuisiniers. Et si l’on se félicitait de la baisse du chômage, la princesse ne mangeait toujours pas, et la population du Saint Empire Germanique commençait à baisser.
C’est dans ce contexte politico-social tendu que Konstantinos débarque en Autriche. A ce stade de son périple, notre Rastapopoulos préféré est dans une très mauvaise passe : maigri, le visage bruni par la terre des chemins, son ego complètement à plat, la moustache d’Académos de plus en plus lointaine, n’ayant guère vendu plus de quelques kilos de fêta, c’est un homme défait qui pénètre les contrées de la princesse Mahaut.
La princesse, comme à son habitude penchée à la fenêtre et guettant l’horizon (ces jeunes, vraiment, tous des glandeurs, jamais rien de constructif), vit soudain apparaître dans le lointain un étrange nuage. Intriguée, elle sortit de sa torpeur et huma l’air frais qui parvenait à ses narines. Cette odeur … mais quelle est cette odeur ?! Plus le nuage de fumée avançait, plus l’odeur était forte, plus la princesse se pâmait. Pour la première fois depuis des mois, elle sortit de sa chambre, descendit les escaliers en colimaçon du château, et arriva au sous sol, en cuisine, où un pauvre type cuisinait en tremblant des Knödel de potiron.
"Je veux que tu ailles sur la grand route, tout de suite ! Tu trouveras un type avec une charrette, il transporte quelque chose, je ne sais pas ce que c’est, mais c’est ce que j’attendais ! Dépêche toi, achète lui tout son stock, cuisine moi quelque chose, et si tu réussis, ta vie sera épargnée !"
A ces mots, le cuisinier fonça à la rencontre de Konstantinos. Bien que les deux hommes ne parlassent point la même langue, le langage de l’argent, universel, permit que Kostantinos suivasse l’homme jusqu’au château de Mahaut (et je crains qu’à ce moment de l’histoire, je ne m’embrouillasse dans les temps verbaux)
Arrivés en cuisine, les deux hommes, à grand renfort d’onomatopées et de gestes explicites, se mirent d’accord sur une recette. Comme ils avaient tout de même des difficultés à communiquer, ils décidèrent de faire simple : le cuisinier autrichien découpa en très fines tranches le potiron qu’il projetait jusque là de transformer en Knödel, et le grec choisi sa meilleure fêta qu’il tailla en petits morceaux. Tirant de sa manche une bouteille d’huile d’olive (aucun Grec de l’époque n’aurait osé voyager sans avoir sous le coude une bouteille du pays -ndt d’où l’expression "huile de coude"), Konstantinos arrosa le potiron de quelques goûtes du précieux breuvage. Il répartit ensuite sur chacune des tranches de potiron une dose de fêta, et l’autrichien s’empara du tout, l’enferma dans le four avant d’éponger la sueur de son front dans un geste de soulagement.
La princesse, de son côté, enivrée par le fumet montant des cuisines, devenait folle. Elle qui n’avait plus mangé depuis des mois, prit dans les placards royaux la plus grande assiette qu’il lui fut donné de trouver, noua autour de son cou une serviette, s’installa dans la grande salle à manger et frappa en rythme de ses couverts sur la table :
"J’ai faim ! J’ai faim ! J’ai faim !" vociférait-elle.
Attirés par le vacarme, le Roi, la Reine, les courtisans, les domestiques, les paysans, le bas peuple et toute la population du royaume accourut.
Tremblant d’émotion, le cuisinier entra, portant au dessus de sa tête un plat fumant répandant une odeur délicieuse. Quand il le déposa devant la princesse, celle-ci perdit tout sens commun et se jeta sur la nourriture à mains nues dévorant en une minute l’intégralité du plat. A la fin de son gueuleton, la princesse émit un rot sonore et déclarât :
"Que l’on achète à ce grec béni des dieux l’intégralité de sa cargaison ! Qu’à son retour en Grèce il établisse une ligne d’importation gréco-autrichienne, et que plus jamais nous ne manquions de ce doux et merveilleux fromage en nos contrées !"
Emu, Konstantinos se vit soudain rentrer au pays tel un roi, riche et vêtu de pourpre, et se jeter dans les bras d’Académos.
"J’ai pas fini !, lança la princesse. Je souhaite épouser le cuisinier qui m’a redonné le goût de manger, et que chaque jour de ma vie il soit à mes côtés, dans mon lit comme à ma table ! Nous organiserons une grande fête, où nous mangeront tant de fêta !"
C’est comme ça qu’est né le potiron à la fêta.
Transmis de génération en génération, il a pu arriver jusqu’à moi grâce à Rebekka, une autrichienne en erasmus à Lille.
FIN

Un plat qui a traversé les époques et les contrées
(essayez chez vous : courge + couteau + fêta + huile d’olive + poivre = four 200 degré, quand la courge est fondante c’est cuit)
(je tiens à préciser que cette histoire est absolument vraie et que s’il se trouve un historien pour me contredire, ce sera juste une méchante personne jalouse de mon savoir)
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